Saint-Pons-de-Thomières et le Pays Saint-Ponais
Histoire et patrimoine de l'ouest du département de l'Hérault

Le kibboutz de Pardailhan
Un article du Monde du 29 décembre 1960

L'expérience du "kibboutz de Pardailhan" entre 1960 et 1963, donne lieu à de nombreux reportages dans la presse nationale, comme dans cet article du Monde.

" Pardailhan : ce nom qui chante, évoquant on ne sait quel pays ensoleillé, c'est celui d'un petit village abandonné, comme la France en compte des centaines, d'un village qui renaît à la vie d'une façon bien insolite.

L'ami Vincent
Depuis plusieurs années des ouvriers, des employés, de petits fonctionnaires, se réunissaient tous les dimanches dans une salle située à Paris, quelque part du côté du faubourg Saint-Antoine. Le chef de cette curieuse secte, se réclamant du jansénisme, est un ingénieur de trente-quatre ans : Vincent Thibout. Il est le seul intellectuel de ce groupe de Français, dits moyens. Sa curiosité l'amène à se pencher sur cet événement capital qui marque la seconde moitié de ce siècle : le retour du peuple juif en son pays ancestral, après deux mille ans de pérégrinations. Il visite Israël ; séduit par un kibboutz religieux de Galilée, il décide d'y séjourner quelques mois. Il y passera près de deux ans, partageant la vie difficile du paysan-soldat israélien, s'initiant aux méthodes agraires révolutionnaires du jeune État-laboratoire.
De retour à Paris, l' "ami Vincent" enthousiasme ses "solitaires" en leur parlant de ces communautés d'où la propriété personnelle et l'argent sont bannis.

Un village abandonné
Les " Thibout " acceptèrent de transposer l'expérience collective Israélienne sur le sol de France. Les quinze familles vendirent tous leurs biens et abandonnèrent leurs modestes situations. Mais où trouver des terres à louer ? Car il n'est pas question financièrement d'acheter une centaine d'hectares, superficie minimum pour une exploitation rationnelle. En l'absence de tout organisme spécialisé, on écrivit aux quatre-vingt-dix préfectures. Celle de Montpellier proposa un village aux neuf dixièmes abandonné, planté dans un décor à la Giono, sauvage et grandiose, en pleine Montagne-Noire, cette marche avancée des Cévennes vers la mer.
Pionniers d'un genre nouveau, partis pour enrichir et non s'enrichir, les quatre-vingts pèlerins (le doyen a soixante-dix ans et le dernier quelques mois) mirent donc le cap sur Pardailhan. Une petite chapelle au clocher délabré, un calvaire se découpant sur l'horizon, des champs caillouteux tout autour ; au voisinage un château à pignons fermé onze mois de l'année, et que l'on dit hanté; des rafales de vent et de pluie glaciale, c'est ainsi qu'apparut Pardailhan aux transfuges parisiens en ce début de mars 1960. Les treize vieillards qui habitaient encore ce village, les traits burinés par l'âpreté du climat, fidèles gardiens d'un monument aux morts sur lequel sont inscrits dix-huit noms, n'en crurent pas leurs yeux devant cette invasion pacifique, considérée cependant avec suspicion sinon hostilité. Les Cathala, les Coquil - ces Dupont-Durand de l'Hérault - pensaient : "Ils sont fous ! Si nous avons renoncé, si nos enfants sont descendus vers la ville, c'est qu'il n'y avait plus rien à faire ; il serait pour le moins surprenant que des citadins réussissent là où nous, paysans, nous avons échoué." Mais le village lentement renaissait à la vie; le boulanger reprit ses tournées, la commune fut raccordée au réseau téléphonique. On se mit au travail ; les journées commençaient tôt et finissaient tard. Il en fallait du courage pour ne pas déclarer forfait.

La vie collective
Une partie des bâtiments communaux, désaffectés depuis longtemps, cinq maisons dispersées, furent remis en état et consolidés, car ils tombaient en ruine. Dans les champs en jachère, il fallait faire sauter à la dynamite les blocs de pierre, et le temps des semailles arrivait. Avec le tracteur acquis grâce à un prêt agricole des équipes de nuit tracèrent leurs sillons à la lueur des phares, comme en Israël, à la différence qu'elles n'étaient pas armées.
Certes ce n'était pas bien confortable, mais chacun avait de quoi se loger, et du travail il y en avait pour tous, et plus encore ! Huit mois après, sous les regards de plus en plus perplexes des paysans, les Parisiens procédaient à leur première récolte de pommes de terre, bien chétive certes, mais combien symbolique... Les réalisations sont là. Un poulailler où se pressent autour des couveuses à charbon un millier de poussins vendus d'avance. Un atelier de confection travaillant pour une maison de Béziers a transformé une grange en ruche. La rue unique, avec son bureau de correspondant rural, retentit à nouveau des cris des enfants qui se rendent dans la classe où une jeune institutrice de la communauté, coiffée du foulard traditionnel des femmes du kibboutz, inculque de son mieux les rudiments du savoir.
Dans cette étrange petite république chacun a sa place à la cuisine, au réfectoire, où les repas sont pris en commun, à la lingerie, à la nurserie. Au jardin d'enfants les parents viennent, à l'heure du dîner, prendre leur progéniture qu'ils ramènent ensuite ; ainsi le repos bien mérité n'est-il pas troublé. Les jeunes gens disposent d'un dortoir, les couples d'une chambre individuelle dont la nudité évoque une cellule; un tour de service est établi pour les tâches pénibles, comme la lessive. Le responsable s'occupe des problèmes financiers, et c'est bien le seul à se soucier encore de "ce triste argent que l'on est si fier de ne plus avoir ".

Sous le sceau de Salomon
Place de la Comédie, à Montpellier, près de la cathédrale Saint-Nazaire, à Béziers, il est bien souvent question de Pardailhan dans les conversations. Utopie ? L'expérience fera-t-elle boule de neige ? Pendant ce temps, là-haut, avec ardeur et sérénité, le travail continue. Les premiers flocons sont tombés au Grand-Sagne, un haut plateau à 1 000 mètres d'altitude où l'on vient d'acquérir 200 hectares de broussailles ayant hauteur d'homme, que l'on défrichera.
Lorsque la neige sera devenue plus abondante, les habitants seront provisoirement coupés du monde.
Attentifs comme à l'accoutumée sous le sceau de Salomon inscrit au frontispice de leur classe, les trente-trois enfants écouteront la lecture de l'Ancien Testament, clé de voûte de cette étrange communauté dont la doctrine est un mélange de jansénisme, de sionisme, de Judaïsme et de socialisme."

Daniel David Gerson
Le Monde, 29 décembre 1960


Un an plus tard, Le Monde indique les difficultés auxquelles est confrontré le kibboutz.

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